Note de marchés, par Thierry Deheuvels, responsable des gestions chez ODDO A M PDF Imprimer Envoyer
Mardi, 15 Juin 2010 09:28
Actuellement, de nombreuses analyses établissent un parallèle dangereux entre la crise financière de 2008 et la situation d'aujourd'hui. 
Elles s'appuient sur les similitudes apparentes concernant :
- le risque bancaire et les tensions du marché interbancaire ;
- les craintes sur l'activité économique ;
- la ruée vers les valeurs refuges : taux (US, RFA), or, dollar.
Dans ce contexte, l'aversion au risque (la volatilité) est remontée très vite et fort. La chute des marchés actions, l'écartement des primes de risque obligataire, l'élargissement des fourchettes de cotation sur les obligations privées et souveraines, avec la baisse de la liquidité, et enfin, le retour des tensions interbancaires traduit par la hausse du Libor US, accentuent ce parallèle dangereux.
La crainte du risque systémique, partie des USA en 2008 et née du volume de dettes privées douteuses résultant de la titrisation dans le bilan des banques, vient aujourd'hui d'Europe, nourrie par les volumes considérables de dettes souveraines dans le bilan des institutions financières.

La fin du cycle de la dette

 Dans les deux cas, il s'agit de manifestations de la fin du cycle de la dette qui avait débuté en 1972. Le monde développé est entré dans une phase longue de réduction du levier qui va impacter à la baisse les niveaux de croissance. Cela va demander un pilotage fin et concerté, globalement et localement, des politiques monétaires, budgétaires et des évolutions de change. L'objectif est d'éviter les crises de liquidité et d'écarter les craintes sur la croissance économique et la déflation, avec leur corollaire de questions sur la solvabilité des emprunteurs.
La question de la dette est commune à tous les pays industrialisés, avec les USA en tête par le niveau d'endettement total des acteurs rapporté au PIB, suivi du Japon, de la Grande-Bretagne et enfin de la zone Euro.

  Pourquoi alors une crise dans la zone euro ?

 Les tensions liées à la fin du cycle de la dette attendues aux USA, sont apparues dans la zone Euro. Le problème de la dette souveraine en Europe n'est pas plus exacerbé qu'ailleurs mais il s'est trouvé confronté à une crise de liquidités sur fond d'inquiétudes de la solvabilité future des Etats dans un environnement de croissance économique anémiée, et d'unité politique et économique faible.
Dans le même temps, les USA renouaient avec une croissance plus élevée et de plus en plus autonome grâce à un environnement monétaire très souple et à un dollar faible. En comparaison, la situation de la zone Euro est apparue encore plus fragile.
La dette européenne a crû de façon très rapide suite aux Etats qui ont mis, dès 2008, les économies sous perfusion des déficits budgétaires. Le mur de la dette a été atteint dans quelques pays en raison du poids du service de la dette et surtout d'un niveau de croissance économique trop faible. Ce niveau a fait craindre un risque d'insolvabilité à terme de certains pays n'arrivant pas à contenir leur déficit structurel en deçà du niveau préservant la solvabilité budgétaire inter temporelle.
Ces inquiétudes ont été alimentées par l'absence de recettes budgétaires avec le bas niveau de la croissance économique et des dépenses budgétaires mal contrôlées mais aussi par la politique trop restrictive de la BCE. Cette politique n'a pas permis d'offrir suffisamment de liquidités alors même que le multiplicateur du crédit est très bas et ne donne aucun signe de remontée, à la différence des USA. Cela conduit à surévaluer l'Euro, pesant ainsi sur la croissance économique.

 Réduction de la dette ou croissance économique : un faux choix ?

Dès lors, la situation de crise qui s'est développée sur les marchés a appelé des mesures d'ampleur. La création d'un Fonds Européen de Stabilisation Financière, avec l'appui du FMI, a écarté le risque de défaut d'un Etat souverain, au moins à court terme. L'assouplissement des règles sur les notations des titres pris en pension et la possibilité d'acheter des titres souverains sur le marché, laissent augurer de plus de pragmatisme dans le gonflement du bilan de la BCE. Cela a conduit naturellement à l'affaiblissement de l'Euro. 
Toutefois, face à ces puissants stimuli de l'activité économique, l'annonce de multiples plans de rigueur budgétaires nationaux a ravivé la peur d'une nouvelle récession en Europe, voire par contagion, dans le monde.
Cette peur est d'autant plus forte qu'au même moment les USA entrent dans une phase de croissance plus autonome qui se traduit par la hausse modérée du Libor US. La Chine, de son côté et, face à un risque de surchauffe, prend des mesures de décélération de son rythme de croissance pour retrouver une vitesse de croisière moindre.
Les analyses et réactions des marchés paraissent excessives mais il est vrai que les réponses au problème étant en grande partie politiques, les investisseurs attendent de voir pour adhérer à des vues plus positives. Plusieurs étapes vont donc être essentielles : les 17 et 18 juin avec le sommet de l'Union Européenne, les 25, 26 et 27 juin avec le G 8 et le G 20 à Toronto, et enfin, le prochain rapport d'étape de la Commission Européenne sur la mise en œuvre des mesures en Grèce. 
Les écueils à éviter sont nombreux, et le succès des politiques de rigueur budgétaire, sans peser (trop) sur la croissance, n'est pas encore acquis. Les questions restent nombreuses, et les convictions ne sont pas encore formées. Les objectifs à 2013 de réduction des déficits à 3% ou moins (sauf Irlande 2014), ne devraient-ils pas être plus nuancés et étalés dans le temps pour préserver le rôle moteur des économies allemandes et françaises ? L'ampleur des réductions pour certains est-il réaliste ? Les situations étant très différenciées, les mesures prises ne devraient-elles pas l'être aussi davantage ? Certains pays vont voir un recul de leur PIB à l'image de l'Irlande ou de la Grèce, liés aux mesures pesant sur les recettes - avec une hausse de la fiscalité - et sur les dépenses. 
Pour d'autres, l'activité sera préservée. L'histoire économique offre de nombreux exemples de situations de réduction d'ampleur de dette d'Etat en freinant les dépenses et sans pénaliser l'activité : le Canada, la Suède, le Danemark, l'Irlande, tous dans les années 90 et, même déjà, l'Italie, dans l'optique de converger vers les critères de Maastricht pour intégrer l'Euro.
La prudence des investisseurs se comprend car beaucoup de réponses à la crise actuelle sont politiques. Cependant, en niveau absolu, beaucoup d'actifs risqués sont redevenus attractifs si l'on adhère à l'idée du succès avec le temps, des remèdes apportés aux problèmes de dettes et de liquidité. La " re-convergence " est enclenchée dans une Europe qui s'est ralliée aux théories de l'école d'économie autrichienne. Cette école prédit des lendemains meilleurs après une phase douloureuse d'assainissement et de correction des excès : " Pain for Gain ". Acceptons-en l'augure.