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Manade Cuillé : 40 ans de passion pour la bouvine PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 19 Juillet 2010 08:41

Si l'histoire de la Camargue est intimement liée à celle du Marquis Folco de Baroncelli, créateur de la "nation gardianne", c'est par le passage de témoin de générations de passionnés que le flambeau continue de briller au dessus de la croix camarguaise, dessinée en 1924 par Paul Hermann, sur commande du Marquis. Des générations que l'on peut suivre à la trace, au fil de l'arbre généalogique des taureaux de Camargue, qui gravent depuis plus d'un siècle leur histoire dans le sable des arènes du "monde de la bouvine". Ainsi, les taureaux de la manade Cuillé, qui fête cette année ses 40 ans, descendent-ils tous en droite ligne de "Vovo", première légende de la race Camargue, comme le rappelait Pierre Aubanel, petit-fils du Marquis de Baroncelli, dans les arènes du Grau-du-Roi, le 6 juin dernier. Filiation spirituelle que l'on pourrait également attribuer à Jean-Pierre Cuillé, notaire à la ville, et manadier à la campagne, dans la droite lignée du Marquis de Baroncelli que l'on surnommait voilà plus d'un siècle le "gentilhomme-gardian"…

Cette année, pour les 40 ans de la manade Cuillé, la ville de Générac a consacré une journée "vert et blanc" pour fêter cet anniversaire. Le plus compliqué pour inciter un Cuillé à vous parler de taureaux, c'est sans doute de se rendre jusqu'au domaine des Pavillons, à la sortie de Générac. Parce qu'une fois franchies les portes du domaine qui s'étend sur une centaine d'hectares, et au sein duquel paissent les plus beaux spécimens de la manade, il n'y a plus qu'à s'asseoir, et à écouter. A commencer par Jean-Pierre, bercé depuis son plus jeune âge par les odeurs des marais camarguais : "Ça a commencé par la chance d'avoir un père passionné de Camargue, qui a eu la possibilité en 1956, d'acheter le domaine du Grand Badon. C'était une chance inespérée. Mais la deuxième chance, c'est que cette propriété fût mitoyenne de celle des Marquises, qui appartenait alors à Paul Laurent, ami de mon père". Il faut dire qu'à l'époque, la manade Laurent était la référence en matière l'élevage camarguais. Et pour les fils Cuillé, l'envie d'élever leur propre cheptel ne tardera pas à se faire jour.

Naissance d'une légende

"J'avais 19 ans, et Philippe, mon frère, en avait 17, poursuit Jean-Pierre Cuillé. Nous avions très envie d'avoir des taureaux, et mon père a accepté, avec deux conditions : ne pas s'en occuper, et que ça ne lui coûte rien". De l'amitié entre les fils Cuillé, et Henri Laurent (fils de Paul Laurent) naîtra un accord : en contrepartie de pouvoir faire paître une partie de son troupeau sur les terres du Grand Badon, Paul Laurent accepte de céder chaque année une dizaine de vaches aux jeunes manadiers. Un accord qui, non seulement répond aux contraintes économiques du lancement, mais qui offre en plus l'énorme avantage de créer un troupeau en droite filiation de l'élevage du Marquis de Baroncelli. Du Camargue pure race. Une filiation très précise, comme le souligne Jean-Pierre Cuillé : "On peut dire que toute notre manade est issue de Dauphin, qui est venu sur nos terres au début des années 1970. Dauphin, était le fils d'Aragon, qui était le fils de Loustic, lui-même étant le fils de Vovo (première légende de la race Camargue)". C'est ainsi qu'en 1972, Juanita, première vache marquée au fer de la manade Cuillé, donnera naissance à Paco, qui fera, en quelques années, la renommée de toute la manade. "Nous avons su très tôt que ce serait un taureau exceptionnel. Nous étions allés l'essayer dans les arènes de Fourques, avec les jeunes du village, et le résultat était sans appel". En remportant dès 1978 le trophée de l'avenir, Paco propulsera la manade vert et blanc au sommet de la hiérarchie camarguaise.

Avec ses cornes à angle droit, "Pythagore" fait partie des taureaux qui ont marqué l'histoire de la manade Cuillé. Elu "Biou" d'or en 2000, il a fait ses adieux à la piste le 13 juillet dernier, dans les arènes de Générac. Paco, Rousset, Goya et les autres…

Rapidement, les effectifs s'étoffent, et la manade commence à se faire un nom. Epaulée par la famille Laurent, qui accepte de partager l'affiche de courses prestigieuses avec les étoiles montantes de la manade Cuillé, des taureaux tels que Paco, Rousset, puis Goya attirent de plus en plus de monde. "A cette époque, on pouvait mettre Goya à Lunel et Rousset à Beaucaire, et faire le plein aux deux endroits", raconte Jean-Pierre Cuillé. De ce parrainage de la manade Laurent, il restera une belle histoire, lorsque quelques années plus tard, l'ensemble du cheptel des Laurent devra être abattu touché par l'épidémie de tuberculose. "Nous avons enfermé la totalité de nos vaches dans le clos de triage, et nous avons dit à Henri Laurent qu'il pouvait prendre ce qu'il voulait. Il a repris vingt vaches. Il nous avait permis de démarrer, et nous l'avons aidé à se reconstruire".

Un équilibre économique fragile

L'épidémie, c'est la crainte de tout manadier - exception faite des chasseurs de primes d'assurances. La crainte de voir les autorités sanitaires demander l'abattage de tout un troupeau, ou d'ordonner la mise en quarantaine. Bien avant que le principe de précaution ne s'érige en doctrine, les Cuillé avaient adopté la tolérance zéro, quitte à sacrifier toute une génération de bétail, comme ce fût le cas en 1995. Malgré ce, les aléas demeurent : "Cet hiver, nous avons eu une bête touchée par la tuberculose. Depuis, nous sommes interdits de sortie ! Nous ne pouvons plus conduire nos taureaux à l'extérieur, exception faite des courses complètes, où toutes les bêtes viennent de chez nous", explique Jean-Pierre Cuillé. "Mais comme nous avons la chance d'avoir une très bonne Royale (course camarguaise où tous les taureaux viennent du même élevage, ndlr), pour ne pas dire la meilleure, c'est finalement un mal pour un bien, car tout le monde veut notre Royale. Et puisque nous venons de remporter, à Saint-Laurent d'Aigouze, le Printemps de Royales, qui récompense la meilleure royale de taureaux jeunes, on peut penser que la relève est d'ores et déjà assurée".

Les barrières ne sont pas toujours suffisantes pour freiner l'ardeur des taureaux à la poursuite des razeteurs…Car outre l'image d'épinal du gardian au grand air, jonché sur son cheval dans la lumière rasante du soleil couchant, veillant sur son troupeau tout en mâchonnant un brin d'herbe sèche, la réalité d'une manade, c'est aussi celle d'une entreprise dans laquelle 2% des taureaux fait vivre 98% de l'élevage… "Et sans les 98%, tu ne trouves pas les 2%" explique Jean-Pierre Cuillé ! D'où l'importance de repérer très tôt le potentiel des taureaux, comme le confirme Vincent, l'un des fils de Jean-Pierre Cuillé : "Pour qu'une manade réussisse, ce sont plusieurs compétences qu'il faut réunir. Il faut non seulement savoir repérer très tôt le potentiel des taureaux, mais aussi, savoir gérer commercialement leur carrière. La carrière d'un taureau est autant, voire plus difficile à gérer que celle d'un razeteur. Il faut choisir les arènes dans lesquelles ont le fait sortir, en fonction de la pression qu'il faut ou non lui mettre, de l'âge qu'il a… Faut-il qu'il se sente assailli de razets pour provoquer de la colère en lui, ou au contraire lui laisser l'impression qu'il domine, pour ne pas le démoraliser ? C'est de la véritable psychologie appliquée aux animaux. Et c'est justement là que l'homme doit intervenir. Si tu as un bon taureau un peu jeune, mais que tu le loues le lundi de la finale de la Palme d'or à Beaucaire, tu peux être certain qu'il n'aura jamais envie d'y revenir. Alors qu'en le louant un dimanche, dans des arènes un peu propices, sans trop de pression, tu peux être certain que même un mois plus tard, il se souviendra que c'est lui qui peut être le chef, et faire courir les hommes…"

Un équilibre économique fragile, pour une tradition qui ne parvient pas à franchir les frontières historiques de ses terres de prédilection. Voire même, qui peine à faire valoir son droit d'ainesse sur ses propres terres, dans les arènes Nîmoises, comme le déplore Jean-Pierre Cuillé : "J'ai le souvenir des arènes de Nîmes pleines à craquer un dimanche après-midi de Feria de Pentecôte, remplies par ce razeteur légendaire qu'était Christian Chomel, et par notre taureau Rousset. Aujourd'hui, cela ne se fait plus parce que l'organisateur ne veut plus. Pourtant, je connais pas mal de spectateurs qui sont assez anti-corrida, et qui seraient ravis de pouvoir profiter des arènes pendant la Feria, pour un spectacle taurin sans mise à mort. Sans compter les touristes qui hésitent à aller voir une corrida, et qui pourraient être attirés par la course libre pour peu que la Féria les y aide".

Folco de Baroncelli : Vie Héroïque d'un gardian romantique

10-07-20-croixNé à Aix-en-provence à la fin du 19ème siècle, Folco de Baroncelli descend d'une vieille famille florentine installée en Provence depuis le 15ème siècle dans un bâtiment au plein centre d'Avignon, le palais de Baroncelli, rebaptisé depuis "Palais du Roure". Il fait ses études à Nîmes, alors ville taurine et capitale des félibres, où il rencontre Mistral et Roumanille. Dès 1890, il publie en provençal un premier ouvrage, Babali, et dirige avec Mistral le journal l'Aioli.

En 1895, lou Marquès (le Marquis), comme on l'appellera désormais, se rend en Camargue et monte une manade, aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Il épouse alors la fille d'un propriétaire de Châteauneuf-du-Pape, avec qui il aura trois filles, dont Frédérique, qui deviendra l'épouse d'Henri Aubanel.

Dès le début du 20ème siècle, le Marquis s'attelle avec d'autres à la reconquête de la pure race Camargue, tout comme il participe activement à la codification de la course camarguaise naissante. Le 16 septembre 1909, il crée la "Nacioun gardiano", la Nation gardiane, qui a pour objectif de défendre et maintenir les traditions camarguaises.

En 1924, il demande à Paul Hermann de concevoir et dessiner la croix camarguaise qui symbolise la Nacioun gardiano. La croix originelle est réalisée par Joseph Barbans