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La guerre des transports aura-t-elle lieu ? PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 07 Mars 2011 08:00

Mardi 2 mars, près d'un millier de chauffeurs de taxis s'étaient donné rendez-vous en Avignon, pour une démonstration de force sans précédent, et témoigner du malaise d'une profession jusque-là silencieuse. L'étincelle qui a mis le feu aux poudres est une société basée dans la cité des Papes, qui aurait déjà pris plus de 30% de parts de marché aux taxis vauclusiens grâce à une politique de prix agressive. Mais ne parlez surtout pas de Taxi "low-cost", car pour Cyrille Guyonvarch, Président du syndicat des taxis du Gard, cette appellation mondialement partagée ne peut être attribuée qu'aux professionnels qui en respectent les règles, à commencer par les tarifs imposés par les Préfectures. Particulièrement mobilisés, les taxis gardois pourraient bien être les prochaines victimes du développement de la société Easy Take qui développe son réseau à Nîmes, avant d'attaquer Montpellier.

11-03-08-taxiGard Eco : qu'est-ce qui explique votre récente mobilisation ?

Cyrille Guyonvarch : Suite au rapport Attali (qui préconisait la libéralisation totale du métier de taxi, et la suppression des licences, ndlr), on nous avait soumis un protocole d'accord afin de moderniser notre profession. Toutes les fédérations nationales l'ont alors signé, et l'on s'est aperçu, deux ans après, qu'un texte de loi a été mis en place, sans que les professionnels du taxi ne soient conviés. Ce texte permet, dans le cadre d'activités touristiques, d'utiliser un véhicule avec chauffeur, pour transporter des personnes à titre onéreux. Ce sont ce que l'on appelle les VTC, véhicules de tourisme avec chauffeur. C'est à ce texte que nous sommes opposés, et nous l'avons fait savoir en regroupant quelque 1000 véhicules en Avignon mardi dernier.

A qui en voulez-vous exactement ? Au législateur, ou à la société Easy Take ?

Nous en voulons au Gouvernement, d'avoir mis en place ce texte de loi sans nous avoir consultés, car ce texte a initialement été mis en place pour compléter les demandes de transport de personnes, en remplacement de ce que l'on appelle les "voitures de grande remise". Concernant Easy Take,  ils ont commencé par avoir recours à des licences de transport de voyageurs, délivrées par le Préfet du Vaucluse, or ce mode d'exploitation ne permet pas de se comporter comme un taxi, et Easy Take a déjà été condamnée pour n'avoir pas respecté la règlementation du transport de voyageurs. Ils voudraient pouvoir faire comme les taxis, sans en prendre les licences. Ensuite, suite à la promulgation du texte de loi créant ces fameux VTC, au 1er janvier 2010, ils ont saisi l'opportunité de s'engouffrer dans cette brèche.

 

Le fait de changer d'habillage juridique a-t'il, selon vous, fait entrer Easy Take dans la légalité ?

Même dans le cadre des VTC, Easy Take ne respecte pas le Code du Tourisme, qui prévoit l'utilisation de véhicules d'au moins 4,40m de long, alors que leurs Kangoo ne font pas plus de 4,21m. Et lorsqu'ils se font contrôler par les forces de l'ordre, ils prétendent faire du transport de voyageurs, et non pas du VTC… Or, les forces de l'ordre, qui aujourd'hui, et à notre demande, connaissent bien la règlementation sur les taxis, maîtrisent peu les subtilités qui régissent le transport de voyageurs, et les VTC.

Pourriez-vous nous aider à y voir plus clair entre VTC et transport de voyageurs…

Le transport de voyageurs, relève du transport en commun. Il prévoit notamment un minimum de deux voyageurs par trajet, ainsi que le trajet retour. De plus, le paiement du déplacement doit se faire par un système de paiement déporté, et pas par paiement dans le véhicule. Les VTC, pour leur part, permettent de transporter des personnes, à titre onéreux, dans le cadre du tourisme. Ils ne peuvent intervenir que sur commande et n'ont pas le droit de faire de maraude. Or, Easy Take affirme ne pas faire de maraude, mais circule en ville, ou stationne devant la gare pour se faire de la publicité. Ce sont des subtilités difficiles à faire constater par les forces de l'ordre, car Easy Take jongle entre ces deux statuts. Mais le Syndicat des taxis du Vaucluse a pu faire établir des constats par huissier, et ces documents seront produits devant la Cour d'Appel de Nîmes lors du procès qui aura lieu le 15 mars prochain.

Sur quelle base juridique sont-ils assignés par le syndicat des taxis du Vaucluse ?

C'est de la concurrence déloyale. Si Easy Take respectait la règlementation, ils n'entreraient pas en concurrence avec nous, et nous n'aurions rien à leur reprocher. S'ils achetaient des licences de taxi pour chacun de leur véhicule ils ne pourraient pas faire des prix " low-cost ", tout d'abord parce que les tarifs des taxis sont imposés par le Préfet.

En revanche, ils créent de l'emploi, ce qui n'est pas courant en ce moment…

Lorsque cette société prétend créer de l'emploi, il faut bien y regarder, car c'est avant tout du travail qui est directement pris aux chauffeurs de taxi. Il y a des entreprises de taxi qui risquent déjà de débaucher.

Dans ce cas, pourquoi ne pas revendre votre licence, et faire vous aussi du VTC ?

Il faudrait trouver un pigeon qui accepte d'acheter une licence de taxi, en voyant les soucis que l'on a ! A titre d'exemple, j'ai mis ma licence en vente, pour voir. Je n'ai pas eu un seul contact, alors qu'il y a cinq ans de cela, il n'était même pas nécessaire de mettre une annonce pour trouver un repreneur ! Jusqu'à présent, le syndicat des taxis était régulièrement contacté par des personnes qui désiraient se lancer, et nous les mettions en relation avec nos adhérents qui souhaitaient vendre. Nous n'avons plus de demande

Quel est le prix d'une licence de taxi ?

Le prix est fonction de différents paramètres, comme le chiffre d'affaires ou la commune. Mais dans le sud, ça varie globalement entre 65 K€ et 300 K€. Je discutais hier avec un taxi nîmois, qui vient de s'endetter à hauteur de 420 K€,  en comptant l'achat du véhicule et les intérêts d'emprunt. J'aime autant vous dire qu'il regrette son investissement ! Si on laisse faire, cet artisan ne pourra bientôt plus payer ses crédits, à savoir près de 6000 € de remboursement mensuel. Et ce n'est pas faute de travailler généralement entre 10 et 15 heures par jour.

Ceci étant, le prix d'une course en taxi en fait un moyen de transport réservé à une clientèle qui en a les moyens.

Nous préférerions pouvoir baisser nos tarifs pour attirer plus de clients, mais le comble de l'aberration, c'est que l'on vient d'apprendre une probable hausse des tarifs imposés au cours de l'année… Il n'y aura bientôt plus personne capable de prendre le taxi. De plus, suite aux directives européennes, on vient de nous supprimer les aides sur le carburant. Voilà pourquoi nous décidons de ne plus rester silencieux. Jusqu'à présent, nous ne disions rien, mais ça va changer. Vous pouvez compter sur nous pour faire de l'animation le 15 mars à Nîmes, jour du procès en appel contre Easy Take !

Montrée du doigt par les taxis, la société avignonnaise Easy Take a été la cible de la colère des manifestants mardi dernier, à tel point que l'un de ses véhicules a été endommagé. Face à un tel déchainement, Elsa Rotureau, responsable des relations publiques de l'entreprise, nous donne la position du trublion des transports.

Les co-fondateurs de la société, Jean Marc Sibade et Olivier MichelQuelle est votre réaction suite à la manifestation de mardi dernier ?

Nous n'avons pas de réaction directe à avoir suite à la manifestation de mardi dernier. Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'il y a une procédure judiciaire en cours. Nous avons déjà été assignés deux fois par les taxis, et les deux issues ont été positives pour nous. La première fois, nous avons gagné sur la forme, et la seconde, sur le fond. Il y a un recours en appel le 15 mars, dans le cadre de cette plainte pour concurrence déloyale, mais nous ne pensons pas l'être, mais ce sera à la justice de trancher.

Vous n'estimez donc pas faire le même métier que les taxis ?

Je ne réfute pas le fait que nous pouvons être en concurrence avec les taxis, mais pas de façon déloyale. Sur certains trajets, ou sur certains types de clientèles, nos activités peuvent en effet se croiser, mais nous appliquons notre règlementation.

Vous jouez sur une faille de la législation

Je ne sais pas s'il y a une faille, car nous nous contentons d'appliquer la loi. Nous avons deux licences, l'une pour le transport routier de voyageurs, et l'autre pour la location de véhicule de tourisme avec chauffeur. Nous travaillons avec ces deux types de règlementation.

On vous reproche par exemple de pouvoir transporter des clients isolés alors que vous devriez avoir au moins deux passagers dans le cadre du transport de voyageurs ?

Non, si l'on transporte une seule personne, c'est que nous faisons de la location de véhicule de tourisme avec chauffeur. Nous avons déjà été contrôlés à plusieurs reprises. Je peux par exemple vous confirmer que tous nos trajets se font sur réservation, soit via notre centrale téléphonique, soit par notre site Internet. A chaque fois, nous établissons une lettre de transport qui se trouve dans le véhicule, précisant le nom du client, le lieu de départ et d'arrivée. Ce sont des éléments que nous avons déjà pu prouver. Si vous voyez un véhicule devant la gare, c'est que le chauffeur sait quel client il doit transporter, et jusqu'où il doit le conduire.

Dites nous en plus sur la société Easy Take

Le service a vu le jour en Avignon le 15 janvier 2010, à l'initiative d'entrepreneurs qui souhaitaient réfléchir à de nouvelles solutions de transport, à moindre coût. Ils ont travaillé sur ce projet pendant trois ans avant de créer Easy Take en Avignon. Pour atteindre cet objectif de moindre coût, ils ont notamment eu l'idée de mixer une solution de transport avec un support publicitaire novateur.

Est-ce uniquement la publicité qui permet de défendre ce modèle low-cost ?

Pas uniquement, elle y concourt. C'est tout un modèle économique qu'il faut considérer.

On vous reproche de vous soustraire notamment à l'acquisition de licences de taxi, ce qui doit également peser dans la balance économique

Pas vraiment, car les investissements que nous avons réalisés sont conséquents. Même si nos véhicules ne sont " que " des Kangoo, ils sont équipés de défibrillateurs cardiaques, des GPS… ce qui coûte très cher !

Qui a financé cette aventure ?

Les co-fondateurs de la société, Jean Marc Sibade et Olivier Michel, sont deux entrepreneurs qui travaillent ensemble depuis longtemps dans le domaine de l'évènementiel, et qui ont été confrontés au problème du transport de nuit. Ils se sont penchés sur la question et se sont aperçu que le besoin dépassait le cadre nocturne ! Ils se sont donc lancés sur leurs fonds propres, et ont depuis été rejoints par 5 autres associés, tous vauclusiens.

Comment se porte l'entreprise à ce jour ?

Nous sommes aujourd'hui 73 salariés, dont 44 chauffeurs, mais les chiffres ne seront disponibles qu'à compter de juin 2011. En 2010, nous avons transporté environ 70 000 personnes

Dans un communiqué de presse daté du 17 janvier dernier, et intitulé " le dialogue constructif se poursuit entre le ministère et la profession ", le Ministère de l'intérieur précise : "…une attention particulière sera portée à l'articulation du taxi avec les autres modes de transport, notamment celui des voitures de tourisme avec chauffeur. A ce stade, les données disponibles démontrent que ce nouveau régime a eu un impact très limité, puisqu'au 7 décembre 2010, 651 nouvelles immatriculations  avaient été enregistrées, 40% des départements n'en connaissaient aucune et  près d'un tiers des nouveaux exploitants étaient des titulaires d'autorisations de stationnement de taxi. Une vigilance toute particulière devra toutefois être portée à ce régime de transport  et les contrôles devront être renforcés pour s'assurer du respect de la législation en vigueur ".