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Intelligence économique : La compétitivité en jeu PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 30 Janvier 2012 08:00

"Notre société était en recherche de fonds. Nous avons été approchés par un fonds basé à Hong-Kong. Au moment où cela a failli être concret, nous avons reçu des signaux d'alerte. Cet investissement était en fait du blanchiment d'argent. Un an auparavant, nous n'avions pas ce réseau-là. Nous n'aurions pas pu mobiliser des contacts si rapidement." Ceux qui veulent du concret pour comprendre ce qu'est l'intelligence économique sont servis. L'histoire de Philippe Villain-Guillot, de Nosopharm, entreprise qui travaille pour les laboratoires pharmaceutiques, est édifiante.

Olivier Lapierre (Symétrie), Philippe Villain-Guillot (Nosopharm) et Jean-François Bloc (Proteus). Trois chefs d'entreprise nîmois au premier rang dans la bataille de l'intelligence économiqueCertains diront que cela n'arrive qu'aux autres. En quatre ans, la direction régionale du renseignement intérieur (DRRI ministère de l'Intérieur) a relevé 106 secteurs d'activités touchés par des atteintes ou des mises en danger. Cela représente plus de 70 entreprises en Languedoc-Roussillon visées par des actes malveillants, dont 20% ont un capital inférieur à 50 000€. Pas grand chose, vu le nombre d'entreprises dans la région, mais personne n'est à l'abri.

C'est pour sensibiliser les entrepreneurs que Nîmes Métropole a organisé une matinale consacrée à l'intelligence économique vendredi dernier. Une cinquantaine de personnes étaient présentes. Un nombre rarement atteint à Montpellier, avoue un des participants, preuve que le sujet passionne.

"L'intelligence économique a une triple finalité : améliorer la compétitivité, la sécurité économique et le renforcement de l'influence", définit Didier Tanyères, chargé de mission à la Direccte. "Savoir, protéger, promouvoir" résume Nicolas Berry de Transfert LR.

Il s'agit d'abord de se construire un réseau d'information. Olivier Lapierre dirige Symétrie, PME technologique qui travaille pour les grands comptes de l'aéronautique. "Faire de la veille stratégique, c'est pour le futur de l'entreprise", précise-t-il.  Les fournisseurs, les concurrents, les organismes de formation. Autant d'acteurs à suivre. Mais, "C'est du long terme", constate Philippe Villain-Guillot.

Les pouvoirs publics font eux aussi de la veille via la DRRI (ministère de l'intérieur) et la direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSP, ministère de la défense). Cette dernière contrôle notamment les sociétés comme Symétrie, habilitées “confidentiel défense”.

 

Dans un contexte de "guerre économique", le gouvernement se penche depuis plusieurs mois sur le sujet pour renforcer l'arsenal juridique. Une proposition de loi prévoit de créer un cachet "confidentiel entreprise" pour lutter contre les fuites. Il pourrait être rattaché au règlement intérieur des entreprises ou au contrat de travail et permettrait d'engager des poursuites pénales en cas de violation.

Mais on aurait tort de se limiter à l'aspect défensif et aux entreprises innovantes. "Tous les acteurs économiques sont concernés, car la connaissance est la base de toute stratégie, cette dernière, en matière économique doit être cohérente et doit servir à la croissance et à l'emploi", décrypte pour Gard Éco Aurélien Aiguillon, enquêteur privé et directeur du cabinet 2A investigation & Co à Nîmes. Il y a donc une dimension partenariale. "Une culture de projets et de réseaux", pour Didier Tanyères, à mettre en place à l'échelle du territoire.

 

Le concept : De quoi parle-t-on ?

"L'intelligence économique peut se définir comme la maîtrise de l'information pour aider les entreprises à combattre et à se défendre dans la compétition économique", explique Aurélien Aiguillon, directeur du cabinet 2A Investigations & Co à Nîmes. Cette agence privée propose aux entreprises des prestations de veille, d'audit de sécurité et des enquêtes.

Inutile de fantasmer sur James Bond. "La différence avec l'espionnage industriel, c'est que l'intelligence économique se développe ouvertement et utilise des sources d'information ouvertes et des moyens légaux", poursuit-il.

L'expression date de 1967. Mais elle s'est vraiment développée en France à partir de 1994, avec le rapport d'Henri Martre du commissariat général au Plan, auteur du premier rapport sur le sujet : "L'intelligence économique, c'est l'ensemble des actions coordonnées de recherches, d'analyse et de traitement des informations qui donneront à l'entreprise les outils nécessaires pour maintenir sa place et sa compétitivité sur les marchés nationaux et internationaux".

"Intelligence" n'est donc pas à comprendre au sens littéral mais dans sa signification anglo-saxonne, c'est-à-dire renseignement ou information. Selon Aurélien Aiguillon, l'intelligence économique regroupe quatre fonctions : le renseignement, la veille, la protection et la mise en œuvre de stratégie.

18 ans plus tard, la définition de Mastre est toujours valable. Les rivalités sont justes plus exacerbées avec l'arrivée de nouveaux acteurs, notamment les pays asiatiques, et les technologies de l'information et de la communication de plus en plus incontournables dans la sphère économique.

 

Le témoignage : D'abord une culture d'entreprise

Jean-François Bloch dirige Proteus, un laboratoire spécialisé dans les enzymes pour dépolluer et décontaminer. "Notre métier, c'est innover. Il y a deux approches majeures : déposer un brevet, une arme juridique, mais cela devient public, ou garder le secret. Il faut jongler. Pour nous il n'y a pas plus de risque à l'export qu'en France. Nous faisons signer des contrats de confidentialité. Cela sensibilise les clients et le personnel. La clé, c'est la formation. Pour notre personnel, le savoir-faire leur semble banal. Or il ne l'est pas. Les chercheurs aiment parler. Nous avons eu de mauvaises expériences. Ils ont compris désormais que s'ils se taisent, ils protègent leur savoir-faire et leur emploi"

 

L'outil : La fée Internet et ses méfaits

Compliqué, technique, chronophage. L'intelligence économique peut rebuter le chef d'entreprise. Pourtant elle n'est pas réservée aux sociétés de pointe. Internet peut par exemple être une ressource pour la stratégie si elle est bien exploitée, explique Nicolas Berry, de Transfert LR, l'organisme régional d'accompagnement des entreprises innovantes. Les salariés les plus jeunes peuvent notamment apporter une expertise précieuse.

Première leçon : être méthodique et commencer par déterminer ses besoins. Est-ce pour connaître ses concurrents, suivre l'évolution technologique ou décrypter le marché ? Ensuite identifier ses sources, collecter, analyser et diffuser. Voilà le cycle d'une veille réussie.
Rien de surprenant ni d'original. Sauf que dans le grand bazar du web, il ne faut pas partir à la dérive. Quelques conseils de Nicoals Berry : préférez Mozilla Firefox ou Google Chrome comme navigateur, n'oubliez pas que Google n’est qu’un moteur de recherche parmi d’autres. enfin organisez bien les résultats de votre recherche pour qu'ils soient exploitables.

Ces conditions remplies, le web fait-il tout ? Non, bien sûr. "Pour les concurrents, quand on regarde sur Internet, c'est trop tard", rappelle Olivier Lapierre, dirigeant de Symétrie. Ce dernier apprécie les revues spécialisées ou les visites de salons. "Les ingénieurs français ont du mal. Ils traînent des pieds", regrette-t-il.

Si Internet a son utilité, il peut devenir aussi le talon d'Achille. "Beaucoup trop d'informations transitaient par internet. Je suis incapable de me rendre compte s'il y a eu une intrusion sur mon ordinateur", raconte Philippe Villain-Guillot, de la société Nosopharm. Attention donc aux zones wifi ou aux clés USB douteuses, offertes par exemple, qui piratent la machine quand on la connecte.

De quoi regarder aussi avec prudence le cloud computing. Cette technologie en vogue permet de stocker ses données sur des serveurs et non plus sur son disque dur. Avec le risque d'en perdre la totale maîtrise. Certains de ses serveurs peuvent être dans des pays qui s'arrogent le droit d'y pénétrer au nom de la sécurité, comme les États-Unis, via le fameux Patriot Act. Un souci certes légitime mais qui peut servir de prétexte bien commode dans un contexte de guerre économique.